mercredi 9 mars 2016

Yannick Noah, le revers de l'engagement par Pierre-Yves ANSQUER - Ouest France




Du temps de sa splendeur athlétique, son jeu offensif ne s'exprimait nulle part mieux que sur la terre battue.
Un terrain glissant sur lequel il se ruait au filet avec sa raquette en bois, sabre au clair.

Yannick Noah file aujourd'hui vers ses 56 printemps. Sa victoire à Roland-Garros date de 1983. Il a mené cent vies depuis son retrait du circuit professionnel de tennis. Capitaine à succès en Coupe Davis (1 991,1996) et en Fed Cup (1 997), préparateur mental du Paris Saint-Germain vainqueur de la Coupe d'Europe de football (1 996), chanteur populaire, acteur social à travers son association Fête le mur…

Né à Sedan, élevé au Cameroun jusqu'à ses 11 ans, il a vécu en Suisse, à New York, et aujourd'hui dans les Yvelines. Le fils de Zacharie le footballeur professionnel a, lui aussi, su transmettre son goût pour le sport de haut niveau à son fils Joakim, le basketteur de NBA.

Son éclectisme, son aisance, son charisme, ses succès, en ont fait, selon le sondage annuel duJDD, la personnalité préférée des Français en 2005, puis, sans interruption, de 2007 à 2012. Avant de perdre de son aura. Il est même devenu l'un des personnages publics les plus controversés du pays.

Le publicitaire Jacques Séguéla analyse le retournement de tendance : « Yannick est indépendant, libertaire, un soixante-huitard avec ses colères, ses coups de gueule. Les Français ont aimé ça. Mais aujourd'hui, ils sont tellement accablés, démissionnaires, qu'ils sont en train de revenir à un certain académisme. Ils veulent du neuf, et ils s'entichent de Juppé… Yannick résiste, en se durcissant avec l'âge. Mais il ne veut pas se résoudre à voir la France à l'arrêt. » Le parallèle du publicitaire n'est pas fortuit. La politique est l'un des territoires sur lesquels Noah, va-nu-pieds aux poches pleines, s'est avancé de plus en plus hardiment.

Soutien de Ségolène Royal en 2007, cette grande gueule parlant tout bas s'est affichée plus ouvertement encore derrière le candidat Hollande. Le 6 mai 2012, il chantait place de la Bastille pour célébrer la victoire du candidat socialiste après avoir joué les chauffeurs de meeting au Bourget. On l'avait aussi vu sur la scène de la Fête de l'Huma. Autant de provocations aux yeux de ses détracteurs, sans compter ses prises de position tous azimuts. Notamment dans cette chronique du 19 novembre 2011, dans Le Monde, où il avait attribué les succès des sportifs espagnols à la « potion magique » et forcé le trait de manière inconséquente en appelant à autoriser le dopage, sans trace de second degré.

« J'avais peur pour mon avenir »Le tollé avait secoué le milieu sportif, débordé la diplomatie, et créé une inévitable entreprise de récupération. David Douillet, alors ministre des Sports, avait pris, dans son rôle, sa revanche sur une vieille bravade du tennisman à l'encontre de son mentor - « Si Sarkozy passe, je me casse »- en dénonçant « des propos graves et irresponsables ». Marine Le Pen n'avait pas laissé filer l'occasion non plus, dans son registre plus personnel : « Je ne sais pas pourquoi on parle de ce type de proposition de M. Noah qui, je crois, n'habite même pas en France. Par conséquent, je lui dénie, en ce qui me concerne, tout droit de pouvoir s'exprimer. »

Loin de lui couper la chique, ces contre-attaques ont galvanisé Noah qui, en même temps qu'il approuvait la taxe à 75 % sur les hauts revenus, répondait sans ciller d'un redressement fiscal (450 000 €) remontant au début des années 1990, quand il avait élu domicile en Suisse. Exil justifié par un petit moment de doute après sa carrière : « J'avais peur pour mon avenir. »

Fort de convictions s'accommodant, pour certains, de trop de contradictions, d'amitiés douteuses comme celle qu'il entretenait avec Dieudonné avant de prendre ses distances, l'ex-fan de Téléphone reconverti en interprète de textes guimauves préparait sa réplique. Un septième album,Combats ordinaires, aux velléités d'artiste engagé et aux paroles sans équivoque : « Ma colère n'est pas un front, elle n'est pas nationale. » Noah a perdu une partie de son public dans la transition. Le désenchantement l'a aussi gagné avec Hollande, « véritable espoir » transformé en« grosse déception », dit-il.

En usant jusqu'à la corde sa liberté de ton, le personnage public protéiforme semble avoir un peu perdu de sa substance et de son magnétisme. Cette semaine, il revient à la source. Dans un climat tendu d'intrigues, la fédération française de tennis lui a de nouveau confié les clés de son équipe de France. Avec un blazer d'ambassadeur à endosser, comme tous les patrons d'équipes nationales sportives. À l'heure où la campagne pour la présidentielle 2 017 se précise, Séguéla ose« un conseil » à l'égérie du Coq Sportif : « Il faut qu'il laisse la politique à la porte et se consacre exclusivement à sa mission. »

Devant les micros avides de ses prises de parole, Noah va devoir donner le change sans trop déraper, entre les lignes du politiquement correct. Mais on serait étonné quand même de le voir toujours retenir ses coups

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